Filmer et rire des restes d’un missile : la politique vue depuis Zarka (Jordanie)
Des débris comme révélateurs d’une actualité brûlante ? En partant d’une vidéo humoristique virale sur des restes de missile en Jordanie, Mariangela Gasparotto éclaire les rapports que les habitants entretiennent à leur ville et à l’État.
Mariangela Gasparotto. Anthropologue, chercheuse à l’Institut Français du Proche-Orient.
« J’entendis un bruit sourd. Soudain, en filmant, un missile surgit et descendit droit vers nous ». C’est par ces quelques paroles que commence une vidéo largement diffusée sur les réseaux sociaux de Jordanie, courant avril 2026. On y voit un jeune homme scrutant le ciel. Un air interloqué se lit sur son visage. Le caméraman suit son regard. L’image s’affine et une forme se dessine dans le ciel, puis chute. Le contexte de l’époque laisse deviner qu’il s’agit d’un missile. Le décor aux alentours évoque une périphérie urbaine quelconque : des maisons à l’air vétuste, parfois rehaussées d’étages supplémentaires, des routes abîmées marquant la pauvreté ou le délaissement de la zone.
Transition vers la séquence suivante.

Un enfant fixe la caméra : « Ne me filme pas, sinon on me dénonce », dit-il d’un air sérieux. Des adolescents quittent le lieu que l’on suppose être le point de l’impact du missile, emportant avec eux quelques fragments. Ils saluent la caméra, comme après une victoire. Certains exhibent les débris de l’engin en guise de trophée. L’un d’eux remonte son t-shirt, mimant une poche pour y déposer des fragments.
Sur l’écran, des commentaires en ligne apparaissent, oscillant entre humour et dérision. Là où se trouve l’impact du missile, et donc là où il devrait y avoir une « vigilance maximale », une foule se rassemble, manifestement insouciante du danger. L’atmosphère semble paradoxalement joyeuse : les présents esquissent des pas de dabkeh[1], smartphones à la main pour immortaliser la scène. Ils rient, galvanisés par le caractère exceptionnel de l’événement. Un homme plus âgé que les autres, keffieh jordanien noué sur la tête, tient le fragment le plus imposant, puis le dépose au sol. Dans une scène ultérieure, il apparaît à nouveau, parlant avec un pied posé sur le débris, comme pour en revendiquer la propriété. Un enfant, satisfait, affirme : « C’est de l’aluminium ». La caméra revient enfin au point de la chute : on y voit le débris encore fumant à quelques mètres d’une maison.
Une fête aux marges du silence
À seulement deux jours d’intervalle, les 31 mars et 2 avril 2026, plusieurs interlocuteurs rencontrés lors de mon terrain de recherche[2] m’envoient des messages accompagnés de photos ou de liens Instagram contenant des vidéos, comme celle décrite dans la vignette ci-dessus, pour me signaler la chute de deux missiles iraniens à Zarka et dans ses environs.
Ville militaire et industrielle située à une trentaine de kilomètres d’Amman, la capitale de la Jordanie, Zarka est fortement marginalisée. Depuis Amman, elle est souvent perçue comme fortement polluée par les usines et par les nombreuses déchetteries qui marquent son paysage urbain. Elle est traversée par une rivière devenue un véritable « égout » à cause de la proximité des industries et de la raffinerie de pétrole, ainsi que de la station d’épuration qui rejette les eaux usées directement dans le lit du fleuve. Paradoxalement, cette position périphérique de Zarka coexiste avec son statut de centre économique et géopolitique, ces deux dimensions périphérie/centre étant étroitement imbriquées. Le gouvernorat de Zarka concentre ainsi un large nombre d’industries, une zone franche, une Zone de développement industriel (IDZ) et une Zone industrielle qualifiée (QIZ)[3]. Dans le même temps, la base aérienne de Muwaffaq Salti accueille des forces britanniques, françaises et étatsuniennes. Des travaux d’extension y ont été engagés à partir de 2019 afin de renforcer ses capacités d’accueil pour des avions de chasse, des appareils de transport militaire, des aéronefs d’attaque au sol ainsi que des drones armés américains.
La vidéo tournée à Zarka et l’événement qu’elle met en scène constituent une entrée pertinente pour analyser les enjeux urbains en Jordanie. Tournée sur le lieu d’impact de l’un des 161 missiles et des 120 drones iraniens ayant survolé le ciel jordanien entre le 28 février et le 4 avril 2026, elle montre sans détour l’enthousiasme sur place, devient rapidement virale et provoque de nombreux commentaires à la fois humoristiques et méprisants. Prendre au sérieux ces commentaires s’avère heuristiquement productif pour mieux appréhender la ville de Zarka, la région et plus largement les politiques nationales et internationales. Dans un contexte tendu, ces éléments cristallisent certaines représentations de la ville et des habitants de Zarka. Ils brisent également les non-dits entourant la situation géopolitique de la région. Ces propos disent en outre quelque chose des politiques nationales qui mettent sous silence des voix opposées à la ligne officielle, tout en s’inscrivant dans une temporalité plus longue.
Le rire que la vidéo peut susciter naît du décalage entre la gravité d’une situation de conflit armé et la légèreté des réactions. Ce décalage s’inscrit dans un contexte international troublé, débuté avec l’attaque conjointe israélo-étatsunienne contre l’Iran le 28 février et qui a contribué à reconfigurer, même partiellement, le quotidien des personnes vivant en Jordanie. La nouvelle escalade de violence et la régionalisation du conflit ont touché de façon inédite les pays du Golfe jusque-là relativement épargnés, puis le Liban où les destructions dans le sud se poursuivent malgré l’annonce du cessez-le-feu du 16 avril 2026. En Jordanie, jusqu’à la trêve du 7 avril entre les États-Unis, Israël et l’Iran, les sirènes d’alerte retentissaient fréquemment pour signaler l’interception de missiles et de drones iraniens destinés à Israël ou susceptibles de traverser l’espace aérien jordanien. Ces interceptions s’inscrivent dans le cadre des coopérations sécuritaires nouées depuis le traité de paix israélo-jordanien de 1994 (accord de Wadi Araba) qui fut par ailleurs consolidé par les accords économiques et stratégiques développés entre le Royaume hachémite, les États-Unis et Israël dans les années 1990.
Au cours des mois de mars et d’avril, les autorités jordaniennes affirmaient contrôler la situation et être en mesure de protéger la population des fusées, des missiles et des drones. Dans la presse locale, les informations mettaient le plus souvent en avant le succès de leurs politiques internationales mises en œuvre, évoquant rarement les menaces, les dégâts ou les risques encourus par les habitants lors de la chute des débris. Au fil des échanges quotidiens, les silences dominaient, laissant transparaître craintes et méfiances. À demi-mots ou dans l’intimité des maisons, on évoquait des arrestations, on chuchotait que le gérant d’un pub d’Amman était détenu, tandis que le parti communiste national (al-hizb al-chuyûʿî al-urdunî), parti d’opposition, publiait des textes critiquant les interceptions jordaniennes et l’arrestation de militants.
Le décalage et l’humour comme critique sociale
Dans ce contexte, les images filmées à Zarka prennent un sens inouï. Alors que la situation générale devrait nourrir l’angoisse – certains y voyant même un enjeu pour l’avenir de l’humanité –, les scènes de la vidéo basculent dans le grotesque. Elles provoquent chez les habitants de Zarka une sorte d’hilarité faite de sarcasmes et d’autodérision, un effet probablement recherché par les auteurs des vidéos qui mettent en scène ces situations sur le registre de l’humour. Alors qu’à Amman, les sites d’impact sont rapidement sécurisés et invisibilisés par la police locale, à Zarka, la scène se déploie au grand jour. Elle donne lieu à un rassemblement mêlant curiosité, spectacle et intérêt économique. Entre rire et désespoir, les blagues qui circulent autour de la vidéo prolongent cette ambivalence, en soulignant les rapports de pouvoir. Elles révèlent ainsi une violence à l’égard de la ville et sa population : dans les commentaires en ligne, certains affirment que Zarka devrait « être effacée de la carte », que ses habitants ne sont « pas drôles », qu’ils sont « stupides » ou « fous », voire qu’ils constituent une « insulte » au pays. Un commentaire évoque la possibilité que le missile « regretterait » même d’être tombé à Zarka, comme s’il était doté d’une sorte de conscience. En creux, lorsqu’ils émanent des habitants de Zarka, ces propos expriment une critique des hiérarchies territoriales et des politiques d’État.
Se moquer de la ville dont on est originaire ou de ses habitants lorsqu’on y réside revient ainsi à rappeler sa position marginale, notamment à travers la comparaison récurrente de ses infrastructures urbaines avec celles d’Amman. C’est ce que fit, entre autres, l’un de mes interlocuteurs, en s’exclamant avec ironie : « On n’est pas à Amman ! ». Ce chauffeur de taxi d’origine palestinienne prévoyait, sur le ton de la blague, que les dégâts provoqués par la chute du missile prendraient du temps à être réparés, exprimant par là même le sentiment d’abandon.
À l’instar de la caricature du dessinateur de presse, Emad Hajjaj, publiée sur son site internet, une partie de la vidéo du missile tourne autour des déchets : loin de renvoyer à des pratiques insolites, les gestes de récupération des débris en vue de leur revente s’inscrivent, à Zarka, dans des logiques économiques ordinaires qui, dans ce cas-là, consistent à transformer les restes de l’événement en ressources monnayables dans l’économie quotidienne. Ils relèvent dans le même temps d’une forme d’appropriation matérielle de l’événement. Une des personnes présentes à l’image que l’on voit dans une autre vidéo proposer de vendre les débris du missile pour 20 dinars (soit environ 25€), scande le nom du roi à plusieurs reprises, comme pour en faire l’éloge ou le remercier de lui offrir la possibilité de tirer profit du métal du missile.

L’humour comme révélateur politique
En réalité, ces discours sarcastiques vont bien au-delà des dynamiques locales et urbaines. Dans un contexte où la parole officielle est perçue comme partielle ou distante, les blagues ou les marques d’autodérision exprimées sur les réseaux sociaux deviennent des « registres alternatifs » du politique[4], un exutoire où s’expriment les frustrations et les haines qui, dans ce cas, donnent à voir des dynamiques sociales locales, mais aussi régionales et nationales. Ces derniers rendent visibles les rapports de pouvoir et les inégalités, tout en agissant comme des mécanismes de stigmatisation, notamment dans des moments de crise politique où l’incertitude s’intensifie. Ils fonctionnent aussi comme une critique envers l’État : lorsque les institutions produisent des silences autour d’évènements, ou des versions floues ou jugées peu crédibles, les vidéos et les boutades comblent les vides et deviennent un langage de substitution à travers lequel s’expriment la méfiance et la contestation.
[1] Danse folklorique levantine qu’on pratique en groupe surtout dans les mariages, les fêtes ou les banquets.
[2] Ma recherche, menée à Zarka depuis septembre 2024, examine les agencements sociotechniques et politiques à travers les temporalités qu’ils produisent et les futurs qu’ils rendent envisageables ou inaccessibles. Fondée sur une ethnographie auprès d’habitantes et d’habitants de la ville, elle prend pour point de départ les infrastructures, leurs déchets et leurs restes, afin d’explorer la manière dont les personnes habitent et donnent sens à des environnements abîmés.
[3] Moore P.W., 2005. QIZs, FTAs, USAID and the MEFTA: A Political Economy of Acronyms. Middle East Report 234.
[4] Je reprends ici l’expression utilisée par Nicolas Puig, selon lequel les rumeurs et la réputation constituent un « registre alternatif de vérité » (2012, p. 246).
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Carnets de Terrain (16 juin 2026). Filmer et rire des restes d’un missile : la politique vue depuis Zarka (Jordanie). . Consulté le 7 octobre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16es6





