La reddition de comptes en sciences humaines et sociales. Recension d’un exercice mineur
Etienne Bourel (anthropologue – IFSRA/Université de Leyden)
Au regard de la variété des productions écrites existant en sciences humaines, les comptes-rendus figurent sans doute parmi les plus abondants d’un point de vue quantitatif mais aussi ceux qui font l’objet du moins d’attention. Initialement rédigé pour un atelier doctoral, ce billet se veut une fiche-pratique de l’exercice, ou encore une recension des différents aspects des recensions.
Un exercice mineur parmi les productions scientifiques[1]
Un compte-rendu ou une recension consiste à rédiger, pour une revue scientifique (dans la majorité des cas) ou un autre support (comme un blog)[2], une critique d’un livre « récent » (au sens des temporalités scientifiques, donc paru durant les quelques mois ou années précédentes). L’auteur.rice y développe un point de vue, qui peut être plus ou moins argumenté et plus ou moins appuyé sur une bibliographie. L’exercice porte principalement sur la capacité à lire, synthétiser et analyser un document, donc à l’interpréter. À propos de la critique littéraire, Jean Starobinski dans La relation critique écrit : « S’il fallait donc définir un ‘type idéal’ de critique, j’en ferais un composé de rigueur méthodologique (liée aux techniques et à leurs procédés vérifiables) et de disponibilité réflexive (libre de toute astreinte systématique) » (2001 : 53). Quand on parle de « recension » en sciences humaines et sociales, il est le plus souvent fait référence à celle d’un livre, mais il est aussi possible de recenser ou rendre-compte d’un numéro de revue, d’un événement scientifique, d’une exposition, d’un catalogue, d’un film, d’un documentaire, d’un roman, d’une création artistique… D’un point de vue éthique, le propos d’un compte-rendu se doit d’être cordial, honnête intellectuellement et dégagé de conflits d’intérêts (même si cela peut être interprété de différentes manières, car il ne s’agit pas que d’une question de principes ou d’aspects formels comme le rattachement institutionnel, qui doit a priori être différent entre celui de l’auteur.rice de l’ouvrage initial et celui de l’auteur.rice de la recension).
Il s’agit d’un type d’écrit « mineur » (comme, d’une autre façon, peuvent être sous-estimés les manuels) dans le sens où il demande moins de travail et revêt moins d’importance qu’un article scientifique ou un chapitre d’ouvrage. De plus, il s’agit de textes peu lus et souvent consultés à des fins utilitaires (pour se faire une idée d’un livre de façon un peu plus précise que les informations disponibles sur le site Internet d’un éditeur) ou instrumentales (afin de compléter la bibliographie d’un article ou d’un mémoire sans avoir lu le livre en question). Les recensions ne s’inscrivent pas moins dans la variété des textes scientifiques qu’un.e chercheur.se est susceptible de produire (même s’il n’a rien d’obligatoire), certain.e.s fournissant de véritables efforts en la matière. Elles peuvent aussi prendre des formes diverses et plus ou moins élaborées : si certaines sont de « simples » résumés accompagnés de quelques phrases d’ouverture, elles proposent plus souvent une mise en perspective et une discussion précise, resserrée sur les principaux points ou arguments d’un livre. L’analyse peut s’étoffer par la mobilisation d’une bibliographie ou, plus largement, par la maîtrise du domaine concerné et l’aisance intellectuelle de l’auteur.rice (du compte-rendu).
Plus le propos est développé, plus la recension devient une lecture ou note critique (comme en publie Lectures anthropologiques), qui sont des discussions plus approfondies des thèses d’un.e auteur.rice, ou leurs mises en confrontation avec celles de la personne qui recense son livre (cf. la rubrique « À propos » dans la revue L’Homme). De la sorte, certains « grands auteur.e.s » (Walter Benjamin, Lucien Febvre…) voient leurs recensions être rassemblées pour être publiées dans de nouveaux livres. L’exercice peut aussi trouver des développements par la discussion en un seul texte de plusieurs livres portant sur une même thématique (cf. la rubrique « Chronique bibliographique » des Cahiers d’études africaines ou la revue Critique). Certaines revues ne publient pas de comptes-rendus du tout, beaucoup ont une rubrique récurrente dédiée à cela, parfois cette rubrique ne figure pas dans les numéros imprimés mais constitue un supplément publié sur le site Internet, certaines revues publient parfois des numéros presque uniquement consacrés à des discussions d’ouvrage (comme les Archives de sciences sociales des religions), d’autres, enfin, sont spécialisées uniquement sur les recensions ou les notes critiques : Lectures anthropologiques, Critique, Lectures, La revue des revues… Enfin, le compte-rendu d’un ouvrage peut être publié seul, dans une série de textes portant chacun sur des ouvrages différents, ou bien sous la forme d’un symposium dans le cadre duquel différentes personnes proposent leur regard sur un même livre. L’auteur.rice initial.e a alors parfois aussi la possibilité de répondre aux points soulevés. Cette pratique du symposium est relativement rare dans l’espace francophone (pour un exemple, voir le débat proposé par la Revue internationale des études du développement autour du dernier ouvrage de Jean-Pierre Olivier de Sardan, La revanche des contextes), ce qui est regrettable car la discussion est alors d’autant plus vivante et permet ainsi la construction d’avis étayés pour le lectorat. L’espace académique anglophone (peut-être parce qu’il est nettement plus vaste) présente davantage d’exemples de tels symposiums (cf. les « book symposium » de la revue Hau ou les « book forum » du réseau Somatosphere).
Dans l’ensemble, il s’agit d’un travail qui demande un certain effort et qui constitue une participation à la « conversation scientifique », parfois pendant plusieurs décennies dans le cadre de la critique d’ouvrages devenant des « classiques ». En ce sens, il peut être apprécié, certes diversement, dans les milieux de la recherche.
Aspects pratiques
Le point de départ pour réaliser une recension est la veille scientifique : elle peut être menée par un.e chercheur.se dans le cadre de ses activités courantes ou effectuée par les équipes éditoriales des revues ou encore par les préparateur.rice.s d’un dossier thématique. Les revues peuvent diffuser (site Internet, mailing-listes, premières ou dernières pages d’un numéro, bulletins) des ouvrages disponibles pour recension. Il est aussi possible de s’adresser au secrétariat d’une revue pour leur proposer une recension. Enfin, on peut lire un livre et en écrire une recension puis proposer cette dernière à une revue en vue d’une publication. Dans tous les cas, il doit y avoir un lien entre la recension envisagée et la revue où on souhaite la publier. Ce lien peut être évident (du fait du périmètre de la revue), précis (se rapportant à un dossier thématique en cours de préparation) ou général (en écho à un des centres d’intérêt de la revue sans que celui-ci ne soit évident au premier abord). Un des intérêts d’être en contact dès le début du processus avec les membres d’une revue est qu’il.les peut faire parvenir un exemplaire du livre, qui dans ce cas est gratuit pour la personne qui écrit la recension : soit la revue a reçu un exemplaire du livre de la part de l’éditeur lors de sa sortie, soit elle s’adresse à l’éditeur qui lui envoie ou fait parvenir à l’auteur.e de la recension un exemplaire (parfois appelé et estampillé « exemplaire de presse »).
Sur le plan moral, la réception d’un exemplaire d’un livre via une revue vaut engagement (outre le fait de le lire) à rédiger effectivement la recension. Dans les faits, une souplesse dans les délais peut être acceptée par les revues selon les circonstances. L’auteur.e dispose, en effet, d’un certain délai à partir de la réception pour lire le livre et rédiger le compte-rendu. Ce délai est au minimum d’un mois, souvent de deux ou trois mois, parfois plus selon les circonstances (calendrier de publication de la revue, recension en lien avec la thématique d’un numéro spécial, volume de l’ouvrage à recenser…) Les revues sont plus ou moins pointilleuses sur la question.
Un compte-rendu est un texte de quelques milliers de signes (la fourchette du volume varie selon les revues), soit généralement entre une et quatre pages, rarement plus sauf justifications particulières. Les notes critiques sont des textes plus longs, dont le volume peut avoisiner celui d’un article scientifique. La rédaction et la mise en page de ces textes par l’auteur.e doivent suivre des consignes qui sont indiquées sur les sites Internet des revues (cf. les rubriques « Consignes aux auteurs et autrices » sur les pages Web des revues). Une fois rédigé, le compte-rendu est adressé aux responsables de ces publications au sein de la revue qui le relisent et adressent des retours de forme et de fond. Ces retours sont moins élaborés qu’une « évaluation par les pairs » pour un article scientifique mais ils peuvent supposer un peu de travail de réécriture ou d’approfondissement de la discussion et des critiques. Quand il s’agit de notes critiques, il peut y avoir une évaluation par les pairs, comme pour un article conventionnel (ce que fait la revue Lectures anthropologiques).
Lorsque la recension est validée par le comité de rédaction, elle est adressée au secrétariat de rédaction qui relie le texte principalement sur la forme, même si des demandes d’explicitation peuvent supposer de nouveaux moments de réflexion. Cette phase est plus ou moins exigeante selon les revues (elle est très poussée à la revue L’Homme, par exemple). Une fois le texte validé définitivement, le délai avant la publication varie selon les supports. Il peut être très rapide pour des revues uniquement numériques et publiant en flux continu (comme Lectures) ou de plusieurs mois voire années selon les aléas des activités éditoriales de la revue. Il y a rarement des contrats de cession de droits d’auteur.e signés entre la maison d’édition et l’auteur.e pour la publication d’une recension (ces contrats ne sont, de toutes façons, jamais obligatoires, même pour les articles scientifiques). Pour les revues publiant sur des supports papiers, l’auteur.e de la recension reçoit une version éditée de son texte qui peut prendre différentes formes, notamment un tiré-à-part numérique ou un exemplaire papier de l’ensemble du numéro.
Intérêts et limites
Rédiger des recensions présente plusieurs intérêts, mais aussi quelques limites. Une des premières qualités de l’exercice est qu’il donne l’occasion de lire de façon attentive des ouvrages récents dans son domaine de recherche, y compris s’ils sont volumineux ou dans une autre langue que le français. Il s’agit également d’une bonne façon de se tenir à jour des publications dans un champ particulier. Le processus de rédaction amène souvent à approfondir la connaissance d’auteur.e.s (souvent « clés ») et permet de s’exercer à l’écriture, à la synthèse et à la critique. Pour ces raisons, il permet de gagner en discipline de travail et d’établir, pour sa propre réflexion, des jalons dans la maîtrise d’un champ. Matériellement, vouloir rédiger un compte-rendu permet d’obtenir des livres sans avoir à les acheter (même si, rapportée au nombre d’heures de travail, la « rentabilité » est discutable). Une fois publiée, une recension participe à la conversation scientifique et donne l’occasion d’être plus attentif.ve aux différentes critiques d’un livre (en en lisant d’autres recensions), voire entrer en dialogue (immédiatement ou à terme) avec l’auteur.e initial.e. Mener à bien une telle publication constitue aussi une occasion de faire partie du réseau d’une revue, avec parfois des courriels spécifiques d’ouvrages reçus adressés uniquement à ses auteur.e.s. Enfin, ceci permet de se faire (un tout petit peu) connaitre, d’étendre son propre réseau, de gagner en visibilité et d’augmenter (même marginalement) sa liste de publications.
Pour autant, la réalisation de tels exercices présente aussi des limites, notamment pour les jeunes chercheur.se.s. Dans l’ensemble, il s’agit d’un type d’écriture assez rébarbatif et facilement chronophage, surtout si on s’implique dans la précision et le développement de son contenu. Dans certaines circonstances, l’engagement à écrire une ou plusieurs recensions peut contribuer à une surcharge de travail, au milieu d’un ensemble d’échéances à tenir. Le calendrier de publication de la revue ou le fait qu’il s’agit d’un « petit » exercice peut ainsi amener à vouloir le faire passer avant des écrits plus importants ou plus stratégiques pour alléger ses préoccupations. Il s’agit de publications peu visibles : elles se trouvent dans des rubriques de fin de numéros papiers, ou encore il n’y a parfois qu’un seul fichier pour l’ensemble des recensions d’un numéro pour les revues en ligne… Ces publications sont très rarement citées[3], alors que certaines des idées originales qui s’y trouvent peuvent être utilisées et reprises. Plus largement, une relation d’inversion peut être relevée entre le peu de reconnaissance accordé à ce type de contribution et le fait qu’écrire un compte-rendu contribue à une forme de reconnaissance de l’importance, de la pertinence ou de la qualité de l’ouvrage recensé. Dans la continuité de cette remarque, un autre point non négligeable renvoie aux relations de pouvoir qui sont susceptibles de se jouer autour de la décision d’écrire ou non un compte-rendu : pour assurer une certaine publicité académique à leurs ouvrages récemment parus, il n’est pas rare que les auteur.e.s sollicitent eux.elles-mêmes des personnes qu’elles connaissent pour en rédiger une recension. Différentes formes d’enjeux relationnels et d’obligation (hiérarchique, affinitaire, morale) peuvent alors amener à accepter ce travail, au-delà de l’intérêt ou de la curiosité que la personne sollicitée peut porter à la production de la personne sollicitante.
Enfin, on peut s’interroger sur l’adéquation entre ce type d’écrits et les dispositifs technologiques contemporains : s’il a connu une popularité à une période d’impression sur papier des informations scientifiques (avec la vitesse de circulation qui lui est corrélée), est-il rendu partiellement obsolète par le développement des possibilités numériques ? Que deviendra-t-il avec l’usage des IA ? Tout comme pour les limites mentionnées au paragraphe précédent, il est, bien sûr, loisible d’avoir de telles préoccupations en tête de nos jours. Il n’en demeure pas moins vrai que la « reddition de comptes » en sciences humaines et sociales est plurivoque et que le sens ou la valeur accordées à cet exercice s’avère sans doute difficilement réductible à des intérêts spécifiques ou à une configuration technologique particulière (qui, de toutes façons, n’est pas déterministe). On peut ainsi remarquer que la rédaction de tels textes n’est pas devenue une profession en tant que telle dans l’écosystème des sciences humaines et sociales. Il s’agit bien plus d’une activité qui s’inscrit dans les possibilités de la pratique scientifique et qui trouve là, sans doute, sa dynamique et la plupart de ses qualités.
[1] Ce billet a bénéficié des apports de Leïla Baracchini, d’Anthony Stavrianakis et de Frédéric Keck, que je remercie.
[2] Des développements seraient à apporter concernant les recensions de parutions en SHS dans la presse généraliste, ce dont a souvent bénéficié la revue Terrain depuis sa création. Les enjeux relatifs à ces comptes-rendus étant partiellement différents, ils ne seront pas abordés ici.
[3] Pour un contre-exemple, cf. la discussion menée sur la positionnalité dans cet article.
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OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Carnets de Terrain (5 juin 2026). La reddition de comptes en sciences humaines et sociales. Recension d’un exercice mineur. . Consulté le 6 septembre 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16clx





